À retenir

  • L’érosion est une dissolution chimique de l’émail par des acides, sans bactéries : ce n’est pas une carie, et ce n’est pas un frottement. Le tissu perdu ne se reconstitue pas.
  • Ce qui compte, c’est la répétition : prendre des acides entre les repas, siroter, garder en bouche ou grignoter des fruits longtemps multiplie le risque par dix environ. Le reflux gastrique est une cause fréquente, parfois silencieuse.
  • Attendre une heure avant de se brosser n’a pas montré de bénéfice dans les études cliniques ; ce qui protège, c’est de réduire les expositions, un dentifrice fluoré, une brosse souple et de la salive.

Qu’est-ce que l’érosion dentaire ?

Un acide n’a pas besoin de mouvement pour agir. Là où il reste en contact avec la dent, il dissout peu à peu les minéraux de l’émail, sur toute la surface qu’il atteint, et pas seulement aux endroits où deux dents se rencontrent. C’est ce qui donne à l’érosion son allure : une perte diffuse, régulière, qui progresse sans qu’aucun geste ne la signale.

Elle n’a rien à voir avec la carie. Dans la carie, l’acide est produit sur place par les bactéries de la plaque, à partir des sucres ; il creuse une cavité à un endroit précis. Dans l’érosion, l’acide vient de l’alimentation ou de l’estomac, sans bactéries, et il attaque des surfaces propres. Les deux peuvent coexister chez la même personne, mais elles ne se préviennent pas de la même façon.

En bouche, l’érosion travaille rarement seule. L’acide ramollit la couche superficielle de l’émail ; la langue, les dents d’en face ou la brosse emportent ensuite cette couche fragilisée. C’est cette association que les spécialistes appellent usure érosive, et c’est elle que l’on constate à l’examen.

À quoi la reconnaît-on ?

À des dents qui paraissent lisses et brillantes, comme polies, sans les fines lignes que porte un émail intact. Souvent, un liseré d’émail reste préservé au ras de la gencive, protégé par la plaque ou par le fluide de la gencive, et la surface érodée commence juste au-dessous. Sur les dents de devant, les bords deviennent fins, un peu translucides, parfois ébréchés. Sur les molaires, de petites cupules se creusent au sommet des pointes, et d’anciens plombages ou composites semblent dépasser, parce que la dent autour a fondu.

Les dents peuvent jaunir, parce que la dentine, plus foncée, transparaît sous un émail aminci ; et devenir sensibles au froid ou à l’acide. Une usure des faces internes des dents du haut, celles que la langue touche, oriente vers une cause venue de l’estomac.

Ces signes se voient tard. Au début, rien ne fait mal, rien ne se remarque ; c’est l’examen qui les repère, et qui les chiffre avec un score simple, dent par dent, pour suivre l’évolution.

D’où viennent les acides ?

De l’alimentation, d’abord : sodas et boissons énergisantes, jus de fruits, agrumes, vin, cidre, vinaigre et vinaigrettes, certains bonbons acidulés, ainsi que certains médicaments et compléments, comme les comprimés effervescents ou la vitamine C à croquer. Ce qui rend une boisson agressive, c’est son acidité et sa capacité à rester acide en bouche ; le calcium qu’elle contient, à l’inverse, la freine. Les fruits entiers comptent surtout quand ils sont grignotés longtemps.

De l’estomac, ensuite. Le reflux gastro-œsophagien fait remonter de l’acide jusque dans la bouche, souvent la nuit, parfois sans brûlure ressentie. Les personnes qui en souffrent ont deux à quatre fois plus de risque d’usure érosive, et environ un adulte sur trois présentant une érosion a un reflux. Les vomissements répétés, quelle qu’en soit la cause, agissent de la même façon. Lorsqu’une origine de ce type est suspectée, son évaluation ne relève pas du seul examen dentaire, et un avis médical fait partie de la prise en charge.

Plus rarement, l’acide vient du travail, quand des vapeurs ou des liquides acides sont respirés ou manipulés.

Pourquoi la fréquence compte-t-elle plus que la quantité ?

Parce que ce qui use, c’est le temps pendant lequel la surface reste acide. Une même quantité prise en une fois, à table, ou étalée sur la journée ne place pas l’émail dans la même situation. Une étude qui a comparé 300 personnes atteintes d’érosion à 300 personnes indemnes l’a chiffré : prendre des acides entre les repas, siroter une boisson, la garder en bouche ou grignoter des fruits pendant longtemps multipliait le risque par dix environ. Trois prises acides par jour faisaient autant. Un fruit mangé pendant le repas, lui, n’était pas associé au risque.

La règle qui en découle est simple : moins souvent, plus vite, à table plutôt qu’entre les repas. Une boisson acide bue en quelques minutes expose moins qu’une bouteille tétée toute l’après-midi.

Ce que fait la salive, et ce qu’elle ne fait pas

La bouche ne subit pas passivement ce qu’elle reçoit. La salive dilue l’acide, l’évacue par la déglutition, le neutralise grâce à son pouvoir tampon, puis redépose sur l’émail du calcium et du phosphate : une surface ramollie peut ainsi redurcir en partie. C’est le facteur biologique le plus important de la protection, et il explique pourquoi deux personnes exposées aux mêmes acides ne s’usent pas au même rythme.

Elle ne reconstitue pas ce qui a été perdu. Une fois la couche emportée, la dent ne repousse pas. Et sa protection diminue quand elle manque : bouche sèche liée à certains médicaments, déshydratation, sport intensif. Boire de l’eau, mâcher un chewing-gum sans sucre après une prise acide, aident la salive à faire son travail.

Faut-il attendre avant de se brosser les dents ?

C’est un conseil répandu, et il mérite d’être nuancé. Il vient d’études de laboratoire des années 2000, où un émail tout juste ramolli par un acide s’usait davantage sous une brosse. Les données cliniques ne le confirment pas : dans l’enquête européenne qui a examiné plus de 3 000 jeunes adultes, attendre après le petit-déjeuner n’était pas associé à moins d’usure, et dans l’étude cas-témoins citée plus haut, se brosser dans les dix minutes suivant un acide ne changeait pas le risque. Une revue de 2024 conclut que se brosser avec un dentifrice fluoré juste après une prise acide n’augmente pas l’usure.

Attendre ne nuit pas, mais ne remplace rien. Ce qui protège, c’est un dentifrice fluoré, une brosse souple et une pression légère. Les dentifrices au fluorure d’étain protègent mieux l’émail des acides dans les études de courte durée, avec une réserve : les travaux indépendants sont plus nuancés que ceux du fabricant.

Comment limiter les dégâts ?

En commençant par identifier la source, car aucun dentifrice ne compense une exposition acide répétée. Le questionnaire de l’examen y sert : ce que vous buvez, quand et comment ; les brûlures d’estomac ou les remontées ; les médicaments ; le sport. Puis en agissant sur ce qui est modifiable : espacer les prises acides, les réserver aux repas, ne plus siroter, rincer à l’eau ensuite, traiter un reflux avec le médecin.

Les restaurations viennent ensuite, et seulement si l’usure gêne : sensibilité, esthétique, fonction. Restaurer une dent qui continue d’être exposée à l’acide revient à réparer un toit sous la pluie.

Quand faut-il traiter ?

Le score relevé à l’examen le décide. Sur les six zones de la bouche, la surface la plus atteinte est notée de 0 à 3 ; la somme oriente la conduite : surveillance et contrôle à distance quand elle est basse, conseils et suivi par photographies quand elle est moyenne, prévention renforcée et, si l’usure progresse encore, restaurations quand elle est élevée. Ce score, appelé BEWE, est celui que recommande le consensus européen.

Faire la part de l’érosion, du grincement et du brossage relève de l’examen clinique : la page consacrée à l’usure dentaire en décrit la démarche. Et si vous avez remarqué quelque chose sans savoir quoi en faire, l’article « Dents usées : que faire en premier ? » dit quoi observer en attendant le rendez-vous.

Questions fréquentes

L’érosion se répare-t-elle toute seule ?

Non. Une surface ramollie peut redurcir grâce à la salive si l’acide cesse, mais ce qui a été emporté ne repousse pas. On peut arrêter l’érosion, pas revenir en arrière.

Est-ce une carie ?

Non. La carie est due aux bactéries de la plaque, qui produisent de l’acide à partir des sucres et creusent une cavité. L’érosion vient d’acides extérieurs ou de l’estomac, sans bactéries, sur des dents propres. Les deux peuvent coexister.

Mes dents sont sensibles au froid : est-ce lié ?

C’est l’un des signes possibles : un émail aminci laisse passer le froid jusqu’à la dentine. D’autres causes existent, une gencive qui s’est retirée par exemple. L’examen fait la différence.

Combien de personnes sont concernées ?

Beaucoup. Dans une enquête menée dans sept pays d’Europe auprès de 3 187 adultes de 18 à 35 ans, 29 % présentaient des signes nets d’usure érosive, et près d’un sur trois de plus des signes débutants. L’autre grande cause d’usure, le grincement, fait l’objet d’un article à part.

Références

  1. Schlueter N, Amaechi BT, Bartlett D, et al. Terminology of erosive tooth wear: consensus report of a workshop organized by the ORCA and the Cariology Research Group of the IADR. Caries Res. 2020;54(1):2-6. doi:10.1159/000503308
  2. Carvalho TS, Colon P, Ganss C, et al. Consensus report of the European Federation of Conservative Dentistry: erosive tooth wear, diagnosis and management. Clin Oral Investig. 2015;19(7):1557-1561. doi:10.1007/s00784-015-1511-7
  3. Lussi A, Jaeggi T. Erosion: diagnosis and risk factors. Clin Oral Investig. 2008;12 Suppl 1:S5-13. doi:10.1007/s00784-007-0179-z
  4. Bartlett DW, Lussi A, West NX, Bouchard P, Sanz M, Bourgeois D. Prevalence of tooth wear on buccal and lingual surfaces and possible risk factors in young European adults. J Dent. 2013;41(11):1007-1013. doi:10.1016/j.jdent.2013.08.018
  5. O’Toole S, Bernabé E, Moazzez R, Bartlett D. Timing of dietary acid intake and erosive tooth wear: a case-control study. J Dent. 2017;56:99-104. doi:10.1016/j.jdent.2016.11.005
  6. Jordão HWT, Coleman HG, Kunzmann AT, McKenna G. The association between erosive toothwear and gastro-oesophageal reflux-related symptoms and disease: a systematic review and meta-analysis. J Dent. 2020;95:103284. doi:10.1016/j.jdent.2020.103284
  7. Buzalaf MA, Hannas AR, Kato MT. Saliva and dental erosion. J Appl Oral Sci. 2012;20(5):493-502. doi:10.1590/s1678-77572012000500001
  8. Fernández CE, Silva-Acevedo CA, Padilla-Orellana F, Zero D, Carvalho TS, Lussi A. Should we wait to brush our teeth? A scoping review regarding dental caries and erosive tooth wear. Caries Res. 2024;58(4):454-468. doi:10.1159/000538862
  9. Hong DW, Lin XJ, Wiegand A, Yu H. Does delayed toothbrushing after the consumption of erosive foodstuffs or beverages decrease erosive tooth wear? A systematic review and meta-analysis. Clin Oral Investig. 2020;24(12):4169-4183. doi:10.1007/s00784-020-03614-9
  10. West NX, He T, Zou Y, DiGennaro J, Biesbrock A, Davies M. Bioavailable gluconate chelated stannous fluoride toothpaste meta-analyses: effects on dentine hypersensitivity and enamel erosion. J Dent. 2021;105:103566. Études financées par le fabricant. doi:10.1016/j.jdent.2020.103566
  11. Trentin GA, Mendes LT, Silva BSD, Casagrande L, Araujo FB, Lenzi TL. Reduction in erosive tooth wear using stannous fluoride-containing dentifrices: a meta-analysis. Braz Oral Res. 2021;35:e114. doi:10.1590/1807-3107bor-2021.vol35.0114
  12. Bartlett D, Ganss C, Lussi A. Basic Erosive Wear Examination (BEWE): a new scoring system for scientific and clinical needs. Clin Oral Investig. 2008;12 Suppl 1:S65-68. doi:10.1007/s00784-007-0181-5
Retour au journal